TESTS ADN ET PATERNITE AU CAMEROUN : FAUT-IL INTERDIRE DE CHERCHER LA VERITE ? Quand la vérité biologique dérange, qui faut-il réellement protéger : le père, la mère ou l’enfant ?

La polémique qui se développe au Cameroun autour des tests ADN de paternité pose une question qui dépasse largement l’opposition entre les droits des pères et ceux des mères.

Certains estiment qu’une fois qu’un homme a été désigné ou reconnu comme père d’un enfant, il ne devrait plus être admis qu’il entreprenne, de sa propre initiative, une démarche destinée à vérifier sa paternité biologique.

L’argument paraît, à première vue, compréhensible : une telle démarche pourrait fragiliser une famille, remettre en cause une filiation établie et exposer l’enfant à un bouleversement affectif et social.

Mais une autre question mérite d’être posée : Que se passe-t-il lorsque la filiation elle-même a été attribuée sur la base d’une erreur, d’un doute ou, plus grave encore, d’une tromperie ?

Le test ADN ne crée alors pas nécessairement le problème. Il peut être celui qui révèle un problème qui existait déjà.

  1. Le premier intéressé par la vérité n’est-il pas l’enfant ?

Dans les débats passionnés sur les tests ADN, on parle beaucoup du père qui doute et de la mère qui pourrait être mise en cause.

On parle peut-être trop peu de celui qui devrait pourtant se trouver au centre de toute réflexion sur la filiation : l’enfant.

Pour un enfant, connaître sa filiation ne signifie pas seulement savoir qui paie ses frais de scolarité, qui l’entretient ou qui figure sur son acte de naissance. La filiation participe à son identité. Elle permet de rattacher une personne à une histoire familiale, à une ascendance, à des liens de parenté et, dans certaines circonstances, à des droits patrimoniaux et successoraux.

C’est pourquoi la question ne peut pas être réduite à celle de savoir si un homme a le droit de « douter » de la parole d’une femme.

La véritable question est peut-être celle-ci : avons-nous intérêt à construire une filiation sur une vérité incertaine lorsque les moyens scientifiques permettent précisément de lever le doute ?

  1. Une mère qui désigne le père ne dispose pas nécessairement de la vérité biologique

Dans la pratique sociale, la désignation du père de l’enfant repose très souvent sur la déclaration de la mère, sur les circonstances de la conception ou sur la relation qu’elle entretenait avec l’homme concerné.

Mais la désignation d’un homme comme père et la réalité biologique de la paternité sont deux questions juridiquement distinctes.

Le droit camerounais connaît d’ailleurs les situations dans lesquelles la paternité doit faire l’objet d’une véritable recherche ou d’une déclaration judiciaire. L’article 340 du Code civil camerounais prévoit notamment les conditions dans lesquelles la paternité hors mariage peut être judiciairement déclarée et envisage expressément l’hypothèse dans laquelle le père prétendu établit, par examen des sangs, qu’il ne peut pas être le père de l’enfant.

Autrement dit, la recherche de la vérité biologique n’est pas étrangère à notre droit. La difficulté apparaît lorsque l’on transforme une question légitime de filiation en conflit entre adultes, en oubliant que la personne dont l’identité est directement concernée est l’enfant.

  1. Mais que se passe-t-il lorsque le père désigné n’est pas le père biologique ?

Imaginons un homme qui, depuis la naissance de l’enfant, assume la responsabilité de père : il nourrit l’enfant, le soigne, paie sa scolarité, lui donne son nom, développe avec lui un véritable lien affectif.

Puis, plusieurs années plus tard, un doute apparaît. Un test ADN est réalisé. Le résultat est négatif.

Que vient-on alors de découvrir ?

Simplement que « le père a voulu contrôler la parole de la mère » ? Ou bien que l’enfant a peut-être été privé, pendant des années, d’une partie de sa véritable histoire familiale ?

Cette deuxième perspective mérite d’être prise au sérieux car l’homme trompé n’est pas nécessairement la seule victime. L’enfant peut lui aussi être victime de la dissimulation de sa véritable filiation.

  1. Le Code pénal camerounais connaît déjà la notion d’« atteinte à la filiation »

Cette question prend une dimension particulière lorsqu’on lit l’article 341 du Code pénal camerounais qui dispose que : « Est puni d’un emprisonnement de cinq (05) à dix (10) ans, celui dont les agissements ont pour conséquence de priver un enfant des preuves de sa filiation. »

L’infraction est ainsi expressément intitulée « Atteinte à la filiation ». Cette disposition mérite réflexion.

Elle ne dit pas que seule la personne qui conteste une filiation peut porter atteinte à celle-ci. Elle vise plus largement les agissements ayant pour conséquence de priver l’enfant des preuves de sa filiation.

Dès lors, une question juridique peut légitimement être posée : une personne qui, connaissant ou suspectant que l’homme qu’elle désigne comme père n’est pas le père biologique, entretient volontairement cette situation, pourrait-elle, dans certaines circonstances, contribuer à priver l’enfant des preuves de sa véritable filiation ?

Il ne s’agit pas de répondre automatiquement par l’affirmative.

L’article 341 ne saurait être appliqué mécaniquement à toute erreur, incertitude ou déclaration inexacte concernant une paternité.

La responsabilité pénale suppose que soient réunies les conditions de l’infraction.

Mais le texte montre au moins une chose : le législateur camerounais considère déjà la préservation de la filiation de l’enfant comme une valeur pénalement protégée.

Cette donnée ne devrait pas être absente du débat actuel.

  1. Faut-il alors interdire les tests ADN ?

La question mérite d’être retournée.

Si un homme demande un test ADN parce qu’il doute de sa paternité, faut-il considérer que le problème vient du test ? Ou faut-il rechercher la raison pour laquelle cet homme en est arrivé à douter ?

Il existe évidemment des comportements irresponsables.

Un père peut utiliser un test ADN pour humilier la mère, pour se soustraire à ses responsabilités ou pour détruire une relation familiale sans considération pour les conséquences psychologiques sur l’enfant.

Mais il existe aussi des situations dans lesquelles le doute repose sur des éléments sérieux.

Interdire purement et simplement la recherche de la vérité reviendrait alors à traiter de la même manière le doute abusif et le doute légitime.

Le véritable enjeu devrait plutôt être de déterminer dans quelles conditions une expertise génétique peut être réalisée, avec quelles garanties, dans quel cadre et surtout avec quelles conséquences pour l’enfant.

  1. La vérité biologique ne règle pas tout

Il serait donc dangereux de présenter le test ADN comme une solution magique. Un résultat biologique peut établir ou exclure un lien génétique. Il ne peut cependant pas effacer plusieurs années de vie commune, ni détruire les souvenirs ou faire disparaître l’attachement entre un enfant et celui qu’il a toujours appelé « papa ». Il ne répond pas davantage, à lui seul, à toutes les questions juridiques relatives à la filiation. Et surtout, il ne permet pas de mesurer les conséquences psychologiques de la révélation.

C’est pourquoi une démarche de cette nature doit être envisagée avec prudence. La vérité biologique est importante. Mais la manière dont cette vérité est recherchée et révélée l’est tout autant.

  1. Qui sont les victimes lorsque la paternité a été faussement attribuée ?

Une fausse attribution de paternité peut produire des conséquences sur plusieurs personnes.

  • Pour l’homme désigné comme père, il peut avoir consacré pendant des années du temps, de l’argent et de l’affection à un enfant qu’il croyait biologiquement sien. La découverte peut provoquer un traumatisme personnel considérable. Elle peut également avoir des conséquences patrimoniales, notamment lorsque la filiation produit des effets successoraux ou alimentaires.
  • Pour l’enfant, c’est probablement lui qui risque de subir les conséquences les plus profondes. Il peut découvrir brutalement que celui qu’il considérait comme son père ne l’est pas biologiquement. Il peut également découvrir que sa véritable identité lui a été cachée. Il peut enfin être placé au cœur d’un conflit entre adultes dont il n’est pourtant pas responsable.
  • Pour la mère, la révélation peut entraîner la rupture du couple, la perte de confiance, des conflits familiaux et, lorsque la tromperie est volontaire et juridiquement caractérisée, d’éventuelles conséquences judiciaires.
  • Pour le père biologique. Il existe enfin un acteur souvent absent du débat : celui qui est réellement le père biologique. Sa responsabilité peut être affective, matérielle ou juridique. Il peut également être privé, pendant des années, de la possibilité de connaître et d’assumer son enfant.
  1. La sécurité sociale de l’enfant ne peut pas être recherchée au prix de son identité

On peut comprendre la motivation de certaines mères. Dans une société où l’absence de père peut exposer un enfant à des difficultés économiques, sociales ou affectives, désigner un homme susceptible d’assumer cette fonction peut apparaître comme une manière de sécuriser l’avenir de l’enfant. Mais une question fondamentale demeure : peut-on protéger socialement un enfant en lui attribuant volontairement une filiation qui ne correspond pas à sa réalité ?

La protection de l’enfant ne devrait pas conduire à opposer sécurité sociale et vérité familiale. Elle devrait rechercher un équilibre entre les deux car un enfant ne devrait pas avoir à choisir entre être matériellement protégé et connaître ses origines.

  1. Le Panama vient de faire un choix législatif particulièrement révélateur

Contrairement au législateur camerounais qui a choisi une approche « ouverte » dans la rédaction de l’article 341 du code pénal avec la notion d’atteinte à la filiation (incrimination suffisamment générale pour englober diverses atteintes à la filiation), l’évolution récente du droit panaméen donne au débat une actualité particulière.

Le législateur panaméen a en effet fait le choix de nommer expressément le phénomène qu’il entend réprimer.

Ainsi, la Loi n° 535 du 18 juin 2026, intitulée « Que sanciona el fraude de paternidad en la República de Panamá », est entrée en vigueur le 19 juin 2026 et a introduit dans le Code pénal panaméen les articles 211-A et 211-B, consacrant spécifiquement la repression de la fraude à la paternité définie notamment comme le fait :

  • d’induire un homme à reconnaître comme sien un enfant qui n’est pas biologiquement le sien ;
  • de dissimuler, modifier ou falsifier des informations relatives à la véritable paternité biologique ;
  • ou de maintenir délibérément la tromperie en causant un préjudice moral ou patrimonial.

La peine prévue est de deux (2) à cinq (5) ans d’emprisonnement, assortie d’une amende, avec des aggravations dans certaines circonstances notamment si le mensonge a été maintenu pendant plus de cinq (5) ans ou s’il concerne deux mineurs ou plus.

La loi prévoit également que, lorsqu’une paternité a été obtenue par dol, tromperie ou fraude, l’action en contestation devient imprescriptible et que le juge ordonne une expertise scientifique de type ADN dans les procédures judiciaires relatives à la fraude à la paternité.

Mais le législateur panaméen a pris soin de ne pas criminaliser le simple fait d’assumer volontairement un enfant sans lien biologique. Le texte exclut en effet la responsabilité pénale lorsque la personne reconnaît librement, expressément et en connaissance de cause un enfant dont elle sait qu’il n’est pas biologiquement le sien, à condition qu’il n’y ait eu ni tromperie ni induction frauduleuse.

Le texte entend ainsi protéger notamment le droit à la vérité biologique, la bonne foi et la sécurité juridique.

Cette distinction est fondamentale : ce n’est pas l’absence de lien biologique qui est criminalisée ; c’est la tromperie ayant conduit à l’établissement de cette situation.

  1. Et si le débat camerounais était mal posé ?

La question ne devrait peut-être pas être : « Faut-il interdire les tests ADN ? »

Elle pourrait être formulée autrement : « Comment protéger l’enfant contre les conséquences d’une filiation incertaine ou frauduleusement attribuée, tout en protégeant la stabilité des familles ? »

Cette formulation change beaucoup de choses.

Elle oblige à considérer simultanément :

  • le droit de l’enfant à son identité ;
  • la protection de sa filiation ;
  • la dignité et les droits du père légal ou présumé ;
  • les droits de la mère ;
  • les droits du père biologique ;
  • la stabilité de la famille ;
  • les conséquences psychologiques d’une révélation tardive ;
  • les conséquences patrimoniales et successorales ;
  • et, lorsque la tromperie est intentionnelle, la question de la responsabilité de son auteur.

Un test ADN ne détruit pas nécessairement une filiation. Il peut révéler qu’elle était déjà fragile. Il serait donc probablement excessif de présenter toute demande de test ADN comme une attaque contre l’enfant ou contre la famille.

Tout comme il serait dangereux de présenter systématiquement le test comme un simple instrument permettant à un homme de se décharger de ses responsabilités.

Entre ces deux extrêmes se trouve une question beaucoup plus importante : celle de la vérité de la filiation de l’enfant.

Le droit camerounais protège déjà cette filiation au point d’avoir érigé en infraction le fait de priver un enfant des preuves de celle-ci.

L’article 341 du Code pénal devrait donc nous inviter à réfléchir davantage aux comportements qui peuvent contribuer à obscurcir la véritable filiation d’un enfant.

Le débat ne devrait pas davantage conduire à stigmatiser les femmes. Il devrait plutôt rappeler une règle élémentaire : une filiation n’est pas un instrument de règlement des difficultés entre adultes.

LORSQU’UN HOMME EST VERITABLEMENT LE PERE, IL FAUT PROTEGER CETTE PATERNITE.

LORSQU’IL NE L’EST PAS, IL FAUT EVITER DE LUI ATTRIBUER ARTIFICIELLEMENT CETTE QUALITE.

Et lorsqu’un enfant est privé de la connaissance de sa véritable filiation, c’est d’abord son droit à l’identité qui est en jeu.

La question que nous devrions collectivement nous poser est donc peut-être celle-ci : voulons-nous protéger une apparence de filiation ou protéger l’enfant dans son droit à connaître la vérité sur ses origines ?

Le véritable enjeu des tests ADN n’est peut-être pas de savoir s’ils détruisent les familles.

Il est de savoir si une famille peut durablement être construite sur une vérité que personne n’a voulu vérifier.

10 commentaires

  1. Sujet à polémique en Afrique.
    La rédaction est claire, chaque paragraphe donne envie de suivre.

    • Merci pour vos observations. Cette polémique peut être au Cameroun l’une des causes malheureuses des « féminicides » ambiants au sein des familles. En recherchant les solutions, légiférer comme au Panama en nommant le phénomène pourrait constituer une prophylaxie.

    • Sujet à plusieurs interrogations surtout dans notre Société actuelle.
      Tout enfant est en droit de connaitre sa filiation et non de subir une liée aux difficultés entre adultes.
      La lecture est à encourager 👌nous restons toutes ouïes à la prochaine parution 👏,mais tout compte fait, la question est celle de savoir : Existe t-il encore des relations construites sur la base de la vérité, de la sincerité et de la confiance du partenaire ?

      • A défaut d’être honnête à la base, l’obligation de l’état est de protéger les droits des divers acteurs. La législation panaméenne par ex. a le mérite de mettre un miroir en face des fraudeurs pour ce qui est des conséquences de leurs actes.

      • C’est juste le courage et l’envie de savoir qui manquent parfois. Sinon beaucoup de familles évoluent avec au sein d’elles des enfants qui ne devraient pas figurer parmi leurs membres. Cet article est très instructif. Merci Maître. La recrudescence de la dissimulation de filiation est tellement courante qu’il convient souvent de se poser la question de savoir si on est l’abri. Il faut beaucoup de courage pour aller soumettre tous ses enfants à un test ADN. Je pense que l’effet immediat de la mesure prise récemment par le MINSANTE sera la reduction significative de ce phénomène puisque dès la naissance, chaque enfant aura le droit à la confirmation de sa filiation.

  2. Faut vraiment trouver une solution claire à cette autre dérive de notre société où l’attribution d’une paternité est devenue banale et cause de certains féminicides évitables…

    • Un réel travail de sensibilisation des acteurs clés doit être effectué et peut-être l’intervention de la justice pour réprimer les comportements déviants à titre d’exemple. Ceci suppose en amont que les victimes se tournent vers ladite justice et s’abstiennent de se venger directement sur la « fautive » ou l’enfant.

      • On se pose la veritable question à triple tranchants: y’a t-il encore une véritable Justice dans ce pays ?? Ou sommes-nous en sécurité devant cette dite Justice ?
        La protection des droits de l’Homme et de l’enfant est-elle encore assurée par ces acteurs ??
        Tout porte à croire que la Société n’est que l’ombre d’Elle-même

        • La justice sociale ou la justice institutionnelle (judiciaire)? Faudrait déjà que les parties lésées aient le caractère de saisir la justice afin que les cas répétés et tranchés servent de déclencheur au débat social sur cette question de protection de filiation. Mais serait-ce le renoncement, le désamour ou la perte de confiance envers la justice qui conduit à certains « féminicides » ou il s’agit d’un problème d’ignorance de la part des acteurs?

  3. Bonjour,
    Très belle analyse.
    On y apprend beaucoup de choses sur le code civil camerounais.
    Tout en nous édifiant, ça nous rappelle aussi qu’au delà de tous les enjeux liés aux adultes, l’enfant reste la principale personne à protéger.
    Merci pour l’objectivité et la pertinence.

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